Annaïs

Annaïs était née vers les années mille-huit-cent-quatre-­vingts à Gex-la-Ville et rien ne la prédisposait à devenir, soixante-cinq ans plus tard, héroïne gexoise, colonel honoraire des FFI et première utilisatrice de la pompe à pression McCormick, sans parler du Championnat du Monde de course en sac, auquel elle échoua de  justesse à cause d’un « sale » Italien nommé Peretti.

La collaboration – est-ce vraiment le terme adéquat ? – la collaboration assidue de quelques-uns des faire-valoir de l’héroïne (Louis Husson, Adrien Gentet…) nous permet aujourd’hui, pour l’édification du bon peuple, de relater les authentiques aventures d’Annaïs.    

Comment Annaïs parvint-elle à atteindre l’âge auquel les bonnes gens épousent la retraite sans se faire remarquer ailleurs que chez l’épicier ou le bedeau, nul ne sait. A peine se souvient-on qu’elle a dû, dans l’entre-deux-guerres, travailler chez un dentiste genevois, sans doute comme femme à tout faire. Même ses voisins, à Gex-la-Ville, ont meilleure mémoire de son frère, charpentier irascible et buveur surnommé Gobelot. Il faudra la der-des-der, celle de 39-45, pour que les valeureux résistants locaux découvrent Annais.

Ce devait être au début de 1944. Les sabots d’Annaïs avaient souffert des avanies de l’hiver. Elle se présenta donc chez Cluzan, le cordonnier, et demanda du caoutchouc pour un ressemelage. Denrée rare.

Cluzan, bon prince, lui donna le tuyau:

– Allez donc voir Husson à son garage. Et demandez­lui le bon caoutchouc, celui qu’il cache derrière la pierre à saler.

Loulou était aussi lieutenant des FFI.

  • Mais voyons, Annais, tu devrais savoir qu’il faut pour ça des bons monnaie-matière. Cluzan aurait dû t’en fournir.

Loulou tutoyait Annais: c’était une amie de sa maman.

Annais retourna donc chez Cluzan, qui lui refila un vieux jeton allemand. Jeton que refusa Louis: ça, c’était du passé. Il fallait des bons nouveaux. Et Husson, compatissant, écrivit à la machine un duplicata: « Bon pour un ressemelage de soulier » sur lequel il apposa le tampon du garage.

  • Maintenant, tu vas voir le directeur du ravitaillement pour qu’il signe.

Eberlué, le directeur en question n’avait jamais en­tendu parler de tels bons. Et pour cause.

  • Allez plutôt à la Mairie.

Idem à la Mairie:

  • Allez donc voir à la Sous­-Préfecture.

A la Sous-Préfecture:

  • Allo, Monsieur Husson ? Nous avons ici Mademoiselle Annaïs. On ne sait pas très bien ce qu’elle veut
  • Oh, vous savez, c’est un peu un canular mais je suis sûr que ça ferait tant plaisir à Annais d’avoir un cachet de la Sous-Préfecture…
  • Bon, eh bien, tout à fait à l’insu de Monsieur le Sous­-Préfet, et exceptionnellement, c’est volontiers…

Annais s’en revint au garage et présenta le bon authentifié.

  • Seulement voilà, Annaïs, sou lier est écrit au singulier et je ne peux te donner de caoutchouc que pour un sabot.

Nouveau chemin pour obtenir les tampons sur le bon « au pluriel ». Et Loulou octroie à Annaïs cinquante centimètres de caoutchouc, aussitôt  apportés à Cluzan. Auparavant, Annais s’était enquise du prix auprès de Loulou:

  • Je peux pas te dire ça maintenant, j’ai pas les tarifs. Je te préviendrai dès que je saurai.

Trois semaines plus tard:

  • Tu sais, Annais, c’est pas bien de ne pas payer quelqu’un qui t’a pourtant rendu service.
  • Mais tu m’avais dit …
  • Rien du tout. Moi, j’ai été obligé de faire appel à la Justice.
  • Oh ! la ! la ! Loulou, mais tu te rends compte ?

Alfred Chevassus officia. Il était vraiment greffier. Et la sentence fut rendue. Cluzan et Husson étaient tous deux condamnés à dix francs de dommages-intérêts, le premier pour avoir utilisé à d’autres fins le caoutchouc d’Annaïs. Il avait réparé les chaussures d’un gosse du quartier. Le second pour avoir contrefait des bons monnaie-matière et ne pouvoir produire les originaux devant le Tribunal.

Annais s’en fut ravie, s’exclamant:

  • Maintenant, je sais qu’il y a une justice en France.

L’affaire fit bien vite le tour de la cité, si bien que chacun rivalisa d’ingéniosité pour inventer de nouveaux tours qu’on pourrait jouer à Annaïs. Et voici ce qui fut proposé…

La guerre n’était pas terminée, les Alliés n’avaient même pas encore débarqué en Normandie mais le vent était en train de tourner grâce aux nombreux parachutistes anglais qui, au risque de leur vie, sautaient sur la terre de France. Enfin, sur la terre, pas toujours. Sur l’eau aussi, parfois. Surtout dans nos régions qui comptait un grand lac, le Léman, et une ribambelle de petits.

Imaginez le drame, un héros anglais qui périrait, non pas sous le feu allemand mais sous l’eau du coin.

  • Annaïs, toi seule peux venir en aide à ces héros en danger. Tu sais très bien tricoter. Eh bien, nous te demandons de tricoter des bouées pour les parachutistes anglais tombés au lac.

Ce qui fut dit fut fait. Jusqu’à la fin de la guerre, Annaïs ne sortit plus de son pauvre logis que pour allers chercher du pain (contre des bons monnaie-matière, bien sûr), et un peu de lait, contre ce qu’il lui restait de bons.

Annaïs Paulme

Au garage Husson, chez le coiffeur Cluzan, au bureau du greffier Chevasus et derrière les volets mi-clos, on riait en douce de cette Annaïs si crédule mais nul, alors ne se doutait qu’un jour, Gex-la-Ville à peine libérée, elle serai honorée pour son courage, son abnégation et la qualité de son tricot, qu’Annaïs serait faite colonel des Forces Françaises de l’Intérieur, qu’elle irait, sabre au côté et décorations sur la poitrine, célébrer le 11 Novembre entre le Sous-Préfet et le Chef des Douanes un rien ébahis, ou qu’elle chanterait la Marseillaise sur le passage du futur président de la République, un certain Ferdinand Lop.

La tombe d’Annaïs Paulme

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