Josef Heeb

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A l’époque, Carouge était encore un village sarde. C’est dire. Les antiquaires ne s’étaient pas encore mis en tête de bousculer les artisans et la bonne société genevoise ne passait toujours le pont que pour s’encanailler. Rue Saint-Joseph, on jouait à la boule-en-bois et à la carte-à-fleurs. Le soir, les tavernes s’apprêtaient à accueillir Mandrin et il n’était nul besoin de vingt ronds dans la fente pour que jaillisse la musique.

Un visage, déjà, régnait dans le triangle formé par le Café des Négociants, celui du Poids-Public et celui des Sports. Une gueule plutôt. Mélange de Vulcain et de Dieu le Père, avec dans le regard une étrange volonté, une incommensurable lassitude et l’étincelle des jours heureux. Le front dégarni, luisant, ambré, était nimbé de deux mouchets gris à faire hurler de jalousie un quelconque professeur Tournesol et la longue barbe, plus sel déjà que poivre, vous sautait aux yeux comme une image d’Épinal pour catéchisme édifiant.

Je n’étais encore jamais entré dans le repaire de l’homme-à-la-ferraille. Tout au plus avais-je assisté quelques années auparavant – complice de cette pantalonnade portée au cœur même de la trop bourgeoise Genève – à la présentation du plus grand gendarme du monde. Une idée-saucisson qui valait son pesant de décapant.

Mais, lorsque je croisais Josef, un double salut respectueux et distant continuait de ponctuer la rencontre. Rien de plus. Josef m’intimidait.

Je ne sais plus trop où est née notre première discussion. Nous devions être attablés devant des reliquats de café et de lie. Josef a d’abord parlé de ses projets immédiats, une vieille faucheuse lui faisait cruellement défaut pour emplumer un coq mythi­que, l’accouplement de deux chèvres rouillées lui posait quelques problèmes d’ordre moral et esthétique, il rêvait d’apprivoiser les dieux, il avait cassé sa voiture un soir de fête.

Ce jour-là, il n’alla pas plus loin dans la confession. Il se leva et quitta la gargote en saluant chacun, comme s’il eût été le maître du lieu. Je le vis tourner à droite puis s’insinuer dans un de ces couloirs ombreux qui sont l’apanage des maisons carougeoises.

A la rencontre suivante, il m’invita à le suivre dans les méandres de la création. Au-delà du couloir et d’une courette, un tas de vieux outils biscornus, de machines à écrire pelées, de sièges de moisson­neuses, de tridents inquiétants et de mouvements d’horloges arrachés au temps obstruait presque complètement l’entrée d’un antre obscur auquel une lampe nue, pendue au plafond, parvenait à peine à donner réalité.

Là, sur un établi rongé de limaille et de brûlures, trônaient d’inquiétants animaux en voie d’achève­ment et de perdition, un crâne de cheval et une poignée de touches alphabétiques prélevées sur une Remington retraitée. Josef accrocha son manteau de loup des Carpates à un clou adulte, prit délicatement les lunettes noires du soudeur et s’installa en maugréant devant l’unique ouverture vitrée par laquelle filtraient un peu de jour et beaucoup de courants d’air.

Je ne vous dirai pas le travail de Josef. D’autres le font mieux que moi et, dois-je l’avouer, j’ai d’em­blée ressenti une amitié plus grande pour l’homme que pour l’œuvre. Non que les coqs, les pendules, les chèvres, les dieux, les lions et les provocations me laissent indifférent. Mais parce que tout cela pourrait n’être que de l’honnête artisanat – certains voisins ou plagiaires l’ont bien montré. N’était l’homme.

Il faut savoir ce que Josef mettait de passion, d’ingéniosité, de ténacité, d’efforts, de doutes et d’émerveillements dans la fabrication de chacune de ses pièces. Mais je ne suis pas sûr qu’il ne se soit agi, sinon d’une fuite, du moins d’une compensation. Bien sûr, le fer rouillé salissait, blessait, résistait. Mais au bout du compte il cédait et Josef s’imposait à lui comme un maître incontesté et naturel. Tandis que la vie…

Au fil des mois, notre complicité s’est muée en amitié. C’est que Josef avait besoin d’amitié. De beaucoup d’amitié. Il n’appréciait pas, la première vanité passée, d’être traité en artiste. Il lui semblait que ce rôle le rendait différent et, donc, inaccessible. Or, il rêvait surtout de rencontres. N’eût été le perpétuel besoin de menue monnaie, il aurait volontiers bondi dans le premier train, la première camionnette, la première main de femme, le premier regard croisé, pour une aventure déjà éphémère mais dont, pourtant, il attendait chaque fois tout.

Il lui fallait aussi quelques picaillons pour la maison d’Ardèche. Oh, pas beaucoup. De quoi acheter une truelle, une pioche, du ciment, des étais. Et quelques bouteilles de Vinsobres ou de Saint-Joseph. Une maison n’est rien sans ça! J’ai passé quelques jours en Ardèche avec Josef. J’en garde un souvenir lunaire, héracléen, irréel.

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Josef m’avait raconté les circonstances dans les­quelles il avait découvert cette maison, qui n’était alors qu’une ruine et qu’il n’a jamais vraiment arrachée à cet état. Il était parti pour quelques jours de vacances, peu de temps après son mariage et la naissance de ses deux enfants, cela doit donc faire une vingtaine d’années. Un soir, alors que la nuit approchait, il lui vint comme une inspiration, presque un ordre. Il laissa femme et enfants dans la voiture, leur demanda d’attendre le temps qu’il faudrait et partit, droit devant lui, à travers les pierrailles et les ronces qui sont la seule richesse de ce coin d’univers. Il marcha une bonne heure, face à la pente, comme halluciné, parvint à un hameau, le contourna tel un somnambule et tomba sur un tas de pierres à peine mieux ordonné que si c’eût été un effet de la nature. Une ruine, sans doute abandonnée depuis des lustres et envahie de broussailles, de serpents, de lézards. Une de ces maisons fortes comme il en existait au temps des brigands et des révoltes, au temps des forgerons.

– C’est là, dit-il à haute voix. Ce sera ma maison. Et il rejoignit en courant sa famille inquiète. La nuit était tombée, Joseph avait trouvé SA mai­son, le lieu où insinuer ses racines. Le voyage de retour prit encore deux jours et, à Genève, une mauvaise nouvelle l’attendait. Là-bas, en Suisse alémanique, son père était mort. A l’heure même où, halluciné, Josef grimpait comme un dératé la colline sèche. Josef n’a jamais cru qu’il puisse s’agir là d’une simple coïncidence.

C’est que Josef, attentif aux hommes, l’était plus encore au surnaturel. Certes, il ne voyait en l’Église établie qu’une association de malfaiteurs, même s’il partageait avec nombre de curés de villages fraternité et vin de messe. Mais sa foi était plus grande, plus profonde, plus universelle. La foi du charbonnier, en quelque sorte. Peu lui importait de savoir s’il renaîtrait de la mort. Ce qui l’intéressait, c’était la patte du Tout-Puissant sur les choses de la vie, malheurs et guerres compris. J’ai souvent pensé, aux heures de ses grandes détresses ou de ses grandes ivresses, les deux allant généralement de pair, qu’il avait la faculté de communiquer avec l’au-delà, mais qu’il s’obligeait à en user avec parcimonie, comme pour rester plus complètement avec nous, les cloportes du quotidien.

Josef était un être démesuré et timide. La force de ses intuitions, de ses convictions, de ses désarrois ne s’accorda jamais d’aucune familiarité, d’aucune facilité. Il était, en amitié, exemplaire. Sa discrétion n’était battue en brèche ni par les borborygmes rocailleux que lui inspirait tel coup du sort, ni par les anéantissements répétés dont il confiait la charge à des alcools pas toujours fameux, ni par l’envie qu’il avait de passer votre porte pour venir se réchauffer au feu de la tendresse. Jamais je ne l’ai connu insistant, importun. Mais triste, oui. Une tristesse qui n’excluait ni les fêtes, ni les rires, ni les sarcasmes. Qui s’en nourrissait plutôt.

La tristesse de celui qui sait que, s’il peut maîtriser le fer et le feu, il ne parviendra à retenir ni l’amour ni le temps qui passe.

 

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