Ferdinand

En deux mots, Ferdinand Lop était un assez bon dessinateur et un modeste écrivaillon mais sa spécialité était de se présenter à chaque élection présidentielle ! Bien avant l’avènement de la télévision, il s’était ainsi acquis une certaine célébrité, qui était devenue sa principale source de revenus.

Installé à longueur d’année à la terrasse ou à l’intérieur des célèbres cafés de St Germain, il crayonnait ses dessins, aussitôt vendus aux chalands, nombreux, qui le reconnaissaient.

Le hic, c’est que sa clientèle d’habitués désertait Paris dès la fin juin pour n’y revenir qu’en septembre. Du coup, Ferdinand partait, lui aussi, pour les provinces de la France profonde, pas tant pour retrouver ses acheteurs habituels que pour en dénicher de nouveaux, en l’occurrence ces provinciaux qui avaient souvent entendu parler de lui mais n’avaient jamais eu la chance de le rencontrer.

Parmi les moyens d’intéresser les journaux locaux et de créer le buzz, comme on dirait aujourd’hui, il prononçait des conférences sur la politique française, sérieuses de prime abord, hilarantes pour peu qu’on les écoute d’une oreille en coin. Et surtout, fort de la publicité que lui faisait ainsi la presse locale, il rencontrait force notables, gogos ou plaisantins complices, qu’il réunissait au bistrot pour former son gouvernement, en échange de quelques bons repas, d’une ou deux nuits d’hôtel ou de l’achat de quelques-uns de ses livres, dessins et autres amulettes.

C’est ainsi que mon père, ingénieur agronome et modeste élu municipal, s’était vu proposer le ministère de l’Agriculture tandis que notre voisin, marchand de journaux, était aussitôt devenu ministre de l’information.

D’une année sur l’autre, le rituel se répétait et quelques farceurs faisaient, un peu plus chaque fois, caisse de résonance en organisant accueil protocolaire, défilé grandiose et banquet républicain.

En ridiculisant ainsi la vie politique française, Ferdinand Lop ne se faisait pas que des amis. De petits groupes d’anti-Lop se formaient, chahutant la venue du futur président et ajoutant encore à l’effervescence de sa venue. Bien que maigre et filiforme, Ferdinand Lop n’a jamais souffert de la faim, grâce à ses affidés parisiens et à ses gouvernements provinciaux.

Je l’ai revu bien plus tard, lorsque son âge ne lui permettait plus ces burlesques escapades estivales. Il ne m’avait connu qu’enfant mais lorsque je me suis présenté comme le fils de son ministre de l’Agriculture, il s’est souvenu de son prénom, Maurice, et m’a demandé si, comme il s’y était engagé, il avait reçu la Légion d’honneur pour services rendus à la patrie. Ainsi, jusqu’à ses derniers jours, Ferdinand Lop avait réussi à conserver la mémoire et l’humour.

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